L’anthropocène, par F. Osborn

Dans ce texte extrait de La planète au pillage (1948), le naturaliste américain Fairfield Osborn s’inquiète des conséquences de l’artificialisation du monde. L’humanité, devenue force géologique majeure, ne rencontre plus que ses propres oeuvres. Elle tend ainsi à perdre une capacité d’adaptation unique dans le règne animal – cette « généralité » qui faisait sa supériorité.

En relisant ce livre aujourd’hui, on peut aussi mesurer l’évolution de la problématique écologique. Alors qu’Osborn insiste principalement sur la démographie galopante et le pillage des ressources du sol, le boum de la production agricole de l’après guerre a chassé le spectre de la famine. La pollution sous ses différentes formes, la perte de biodiversité et surtout le réchauffement climatique occupent maintenant le « devant de la scène » militante. Toujours, pourtant, la pensée écologiste nous rappelle aux sources de la vie, derrière la fumée et l’ivresse des réalisations humaines.

A en juger par sa constitution physique, l’homme est extrêmement généralisé, ce qui contribue de façon décisive à lui permettre de s’adapter promptement aux conditions les plus extrêmes de son ambiance physique. Il semble qu’aucune forme d’être vivant, en tout cas, certes, aucun autre mammifère ne soit arrivé à pareille performance. L’homme peut survivre dans le froid extrême des régions polaires, dans l’atmosphère raréfiée des plus hautes montagnes, dans la chaleur sèche du désert ou dans l’humidité envahissante de la forêt tropicale (…)

Cette manière de définir l’homme comme un type « généralisé » et par là même l’un des plus capables de s’adapter à des conditions de milieu changeantes semble maintenant illogique et bien dépassée par les événements, même ceux des dernières décades. Il est aujourd’hui impossible de concevoir l’homme détaché de l’ambiance que lui-même a créée. A la vérité pareille conception ne saurait se justifier pour aucune époque, mais jusque dans les années qui ont précédé 1900, les projections de l’esprit de l’homme sous la forme de changements physiques (…) n’avaient pas atteint une importance suffisante pour être reconnues comme un nouveau et profond changement dans l’évolution, voire dans la destinée de l’humanité. Les fondations en remontaient pourtant aux siècles précédents, mais l’explosion à secouer le monde n’en est survenue que dans le cours de ce siècle. Les sciences mécaniques, chimiques et électriques, extensions de l’esprit humain, sont en train de changer la terre. Une conception récemment formulée (1) nous donne l’homme comme devenant pour la première fois une force géologique à grande échelle.

Les effets sur les relations sociales et politiques de l’homme ne sont pas le sujet de ce livre, bien que les troubles qui aujourd’hui se font sentir à l’échelle mondiale dans la civilisation puissent être au moins en partie attribués aux ravages (…) que l’homme est en train de faire subir à son milieu naturel. Sans aucun doute ces désordres ne peuvent qu’augmenter en violence, voire conduire à notre complète désintégration sociale si la destruction des ressources vivantes du monde entier se poursuit à la cadence que nous voyons. Il est au pouvoir de l’homme de mettre fin à cette dévastation ; aux dommages que lui-même a causés il peut même remédier dans une mesure suffisante pour permettre la survie de notre civilisation, mais la question se pose de savoir s’il voudra le faire avant qu’il ne soit trop tard.

La Planète au pillage, Actes Sud, 2008 (traduction de Maurice Planiol légèrement modifiée)

(1) Cf. Vladimir I. Vernadsky, « The biosphere and the noösphere », The American Scientist, 1945.

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