Niko Paech dans le texte

J’ai pse-libérer-du-superflu.jpgublié en ouvrant ce blog il y a trois ans un entretien de Niko Paech, figure charismatique du mouvement critique de la croissance en Allemagne. Depuis ce temps, l’idée folle a germé de traduire son manifeste de 2012, qui l’a fait connaître. Le projet a pu aboutir grâce à l’amical concours des Editions Rue de l’Echiquier. Se libérer du superflu. Vers une économie de Post-croissance (128 p., 13 euros, préface de Geneviève Azam, postface de Bruno Lhoste) vient donc de paraître, vous pouvez dès maintenant le réclamer à votre libraire ou encore le commander en ligne sur le site de l’éditeur. Les Parisiens, allez visiter sa librairie alternative à Couronnes.

Comme le dit bien G. Azam dans sa préface, le livre « illustre la vitalité et la diversité des déconstructions de la religion de la croissance ». Son apport fondamental réside à mon avis dans la critique des modes de vie occidentaux, menée ici avec une verve caractéristique. L’auteur ne croit pas aux grands soirs de la politique. Pour les gouvernements croissancistes, il s’agit surtout de « lever le pied de l’accélérateur » avant même d’appuyer sur le frein : l’empilement des dettes d’Etat (pour soutenir des industries ou les infrastructures polluantes, bien souvent) comme le néolibéralisme européen sont renvoyés dos à dos comme autant d’aberrations écologiques et sociales. Face à l’accumulation d’objets, de techniques et de labels « verts », chargés de nous donner bonne conscience et d' »immuniser le système » contre toute remise en cause plus radicale, Niko Paech met en avant les « approches par le sujet » comme les écobilans individuels en termes de consommation carbone ou d’empreinte écologique. La dynamique d’une autre économie, relocalisée et à « taille humaine » ne pourra venir que des citoyens, accompagnés par les administrations locales plutôt que centralisées. « Sobriété » – buy less – et « subsistance » – do it yourself – se combinent, dans la vision de l’auteur, pour atteindre un équilibre homme / nature plus respectueux. D’autres thèmes essentiels sont abordés dans ce livre, tels que les multiples « effets rebonds » qui condamnent les stratégies de « croissance verte », le rôle potentiel des monnaies locales, ou encore les réformes indispensables de l’éducation en post-croissance.

A lire également, après le texte, un entretien récent de l’auteur actualisant et/ou précisant certaines de ses positions sur l’Union européenne, le « peak oil », ou encore le végétarisme.

En attendant, voici quelques « bonnes feuilles » du livre.

Europe : la course en avant

Pour comprendre la thèse selon laquelle nous devons notre richesse à un pillage écologique global, jetons un oeil sur la crise des dettes souveraines en Europe. Le sauvetage de la Grèce et d’autres pays membres de l’Union européenne à bout de souffle, toujours présenté comme une question fatidique, s’est négocié sur une base remarquable. Un même et unique raisonnement s’est imposé dans le camp néolibéral et à gauche : les fonds de secours mis en place, monstruosités incalculables, sont certes coûteux et leur succès si incertain qu’il s’agit tout au plus de gagner du temps. Mais l’alternative, qui est l’abandon de l’euro, serait encore plus coûteuse et, de plus, anti-sociale, précisément pour un pays comme l’Allemagne. La valeur du Deutsche Mark réintroduit monterait en flèche tandis que les autres monnaies chuteraient. Les exportations allemandes seraient grevées, entraînant inévitablement dans leur chute le produit intérieur brut et notre capacité à financer notre degré actuel de richesse. Les Allemands devraient alors se contenter d’un moindre niveau de vie, résultant d’échanges à la fois moins étendus et moins dynamiques. Horreur ! À entendre les tirades catastrophées des lobbyistes en cravate de l’Union européenne, on croirait que l’Allemagne avant l’euro était une sorte d’économie de subsistance, coupée de toute relation avec le monde extérieur, végétant pitoyablement derrière les autres nations.

Dans cette discussion, dictée par la peur, sur le sauvetage de l’euro, personne n’invoque le soulagement pour la biosphère et notamment pour le climat, que représenterait le choix de freiner délibérément l’économie européenne, dans sa double dynamique d’expansion et de mobilité des personnes. Car rien ne malmène l’environnement plus durement que ce projet d’intégration, porté aux nues par certains. La logique actuelle du développement européen est d’une simplicité confondante : il s’agit de faire disparaître tout ce qui pourrait freiner l’extension de la production agricole ou industrielle, de la construction de logements et d’infrastructures, des frets routier, maritime et aérien, enfin d’un nomadisme éducationnel, professionnel et de loisir dopé au kérosène. On nous assure que ce processus d’illimitation, de suppression des limites, augmentera notre liberté et démultipliera les choix qui s’offrent à nous. Les investisseurs pourront ainsi passer outre toutes les barrières institutionnelles et géographiques. Les différences de productivité encore apparentes seront résorbées, les marchés lointains conquis d’autant plus aisément qu’il n’existera plus ni frontière, ni risque de change, ni coût du transport, ni tracasseries liées à la planification, aux autorisations administratives ou à la diversité des législations. Dans des discours solennels, on appelle cela l’« harmonisation ».

Cette pénétration réciproque des espaces, ce quasi-impérialisme, concerne également les individus : ce qui ici ne me plaît pas, ce qui ne marche pas, ne m’apporte pas de reconnaissance, ne comble pas mes désirs d’accomplissement, m’ennuie ou exige de moi des efforts d’adaptation trop importants, je peux peut-être l’obtenir ailleurs dans ce système intégré européen et même mondial. À l’instar d’une administration contrainte de proliférer parce que ses affaires dépassent de loin sa circonscription, le sujet mobile est tenu d’élargir constamment son rayon d’action. Le bonheur n’est jamais qu’à quelques heures de train ou d’avion – du moins pour celles et ceux qui se disent « à l’étroit » ici et qui veulent croire en un « ailleurs » plein de promesses. Et si, pourtant, les sujets modernes ne fuyaient que devant leurs propres limites ? […]

Chaînes de valeur et modes de vie sans frontière ne sont pas des effets secondaires du zèle européiste, mais bien le but visé, l’essence même de ce processus d’« harmonisation » et d’« intégration ». Il s’agit, au prix de dévastations toujours nouvelles, de maximiser la valeur, de maximiser les options de réalisation individuelle. Le démantèlement des obstacles à ce processus – liés notamment à la diversité culturelle et institutionnelle – et les subventions massives aux infrastructures engendrent d’ailleurs une pression, psychologique et financière, pour s’adapter rapidement à ce nouvel état de fait. La plus petite entreprise, le village le plus reculé se voient contraints de s’armer pour la compétition européenne et mondiale. Sans qu’on puisse dire s’il s’agit d’une réaction défensive ou offensive, des investissements dans les transports et autres grands projets inutiles paraissent alors inévitables. La conséquence bien connue est une course aux infrastructures qu’aucune ville ne peut remporter parce qu’elle est sans fin. Dans tous les cas, c’est l’écosphère qui est perdante. […]

Travail substantiel, travail virtuel

Dans le désormais classique Small is beautiful (1973), Ernst Friedrich Schumacher accuse les technologies modernes d’avoir volé le travail manuel aux hommes. Traçant une ligne de démarcation entre les « vrais producteurs » et les gens qui « disent à d’autres ce qu’il faut faire, […] ou distribuent ce que d’autres ont produit », il constate que ces derniers sont de plus en plus nombreux. Leurs actions, valorisées comme du travail, ne consistent qu’à mettre en forme l’information ou coordonner le travail d’autrui. Cette forme de travail se distingue d’ailleurs de moins en moins de l’acte de consommation lui-même.

Autrefois, lorsque deux parties d’un objet devaient être vissées entre elles, on utilisait un tournevis dont l’usage réclamait un travail physique. D’autres outils mécaniques tels que les clés à cliquet ont permis, sans consommation d’énergie supplémentaire, d’alléger cette tâche. Plus tard arrivèrent les visseuses électriques, de véritables esclaves énergétiques donc, qui requièrent toutefois une certaine habileté manuelle. Enfin furent conçus des processus de production où le vissage était entièrement exécuté par des machines, les hommes n’ayant plus qu’à superviser et contrôler. Même ce contrôle peut être aujourd’hui automatisé, en couplant électroniquement  l’accomplissement d’une tâche aux besoins de la station de travail suivante.

Bien sûr, l’homme ne disparaît jamais entièrement du processus : il planifie, conçoit, guide, coordonne, communique ou met en forme des flux d’informations ou d’argent. Mais globalement, chacune de ses tâches se résume à déclencher d’autres tâches. La manipulation d’une visseuse ou d’une station de travail automatisée entraîne à la fois des flux d’énergie directs et la mobilisation de cette « énergie grise », utilisée en amont pour l’extraction des ressources et la production des machines. Dans d’autres cas, la tâche confiée à un individu ou une équipe est elle-même décomposée en sous-tâches confiées à d’autres stations de travail ou délocalisées, par exemple dans une entreprise chinoise spécialisée. À la limite, le travail humain ne constitue même plus une ressource physique : il s’agit seulement de capter et de démultiplier immensément des flux de ressources. La production moderne ressemble en cela à un amplificateur, capable de transformer un signal minimal en une tonitruante symphonie de matière et d’énergie. Tout au long de ces transformations en cascade, ce qui paraît fatigant, contraignant ou sale est renvoyé vers des machines et des lieux lointains.

Créer une demande pour ces prestations immatérielles vendues comme « services » est une affaire d’imagination. L’astuce consiste à donner à celles-ci un caractère suffisamment abstrait pour être créées à l’envi et insérées arbitrairement en tout contexte. Il n’est guère d’institution, d’entreprise ou d’individu à qui la soupe ne puisse être servie. Conseils, communication, publicités, formations initiale et professionnelle, réseautage, assurance, animation, médiation, coaching, conférences, discussions, publications, expertises, évaluations, recherche, bien-être, analyse et spéculation financières ne sont que quelques exemples d’une activité purement intellectuelle qui génère de haut revenus, et appelle une contrepartie d’autant plus substantielle.

Car en même temps que le travail humain tend à devenir de plus en plus symbolique et formel, sa valeur devient elle aussi plus abstraite. La politique salariale, en accord avec la doxa économique, voudrait que cette valeur se règle sur la productivité, fonction elle-même de la division du travail et du progrès technique comme on l’a vu. Autrement dit les esclaves énergétiques, en même temps qu’ils nous débarrassent du travail physique, augmentent la valeur économique du travail virtuel. Et ce sont justement ceux qui s’adonnent à ce travail virtuel qui peuvent jouir du luxe matériel le plus opulent. On passe ainsi sans transition, dans cet univers, de revenus dénués d’efforts à des performances simulées et à la multiplication de prestations à haute « intensité en savoir », qui ne manqueraient à personne si elles n’avaient pas été inventées. […]

Approche par l’objet, approche par le sujet

Explorer l’échec spectaculaire des stratégies de découplage [entre croissance et protection de l’environnement] nous confronte à leurs multiples effets rebonds, et à ce qu’on pourrait appeler l’approche par l’objet de la soutenabilité. Il s’agit de l’idée profondément ancrée selon laquelle on peut donner aux produits, technologies, services et autres résultats du travail humain un caractère intrinsèquement écologique. Mais la croissance du marché des produits « durables » ne signifie rien, si elle se révèle une pure addition de biens, ou la compensation symbolique d’une non-durabilité florissante.

Pourquoi une voiture consommant trois litres aux 100 kilomètres serait-elle plus écologique qu’une vieille Opel Admiral engouffrant 20 litres, si le propriétaire de la première roule 200 kilomètres par jour pour aller au travail, quand le second, par ailleurs fier détenteur d’une carte de réduction ferroviaire, la conduit cinq fois l’an pour rejoindre une destination régionale où il n’y a pas de gare ? En quoi une maison passive contribue-t-elle au développement durable si son propriétaire prend l’avion chaque semaine ? […] Justement parce que les produits sont des instruments de communication et d’affirmation de l’identité, l’affichage d’une consommation durable sert généralement à en cacher ou en compenser une autre, moins durable. Ainsi le greenwashing, dont il est souvent question, ne sert pas en premier lieu la réputation des entreprises. C’est d’abord une stratégie marketing permettant aux consommateurs de garder les mains propres dans le monde de l’éco-symbolique. Cela va des produits Bionade à la compensation climatique « Atmosfair », en passant par l’esthétique de la maison passive.

Cette logique de compensation morale ne se limite pas aux biens de consommation, elle inclut des actions symboliques de toutes sortes. L’écoactiviste cool de la scène berlinoise alternative ne fait pas exception : hier à planter des choux dans un jardin partagé, aujourd’hui à étendre ses jambes dans un club de jazz de New York, puis à nouveau à Berlin : rien n’est impossible dans le village global. La société multi-options ouverte par Ryanair &Co permet le développement d’identités, de vies et de pratiques sociales parallèles. Dans l’éventail, on trouve toujours moyen de caser un engagement écologique fort – à temps partiel et en plus du reste, bien entendu.

Le gros des labels et certifications attestant d’une soi-disant soutenabilité ont pour rôle d’immuniser notre modèle d’approvisionnement contre les changements nécessaires. Mais tout cela ne sert à rien, car il n’existe pas de technologies ni d’objets durables en soi : seuls les modes de vie peuvent l’être. Seule la somme des effets écologiques de toutes les activités exercées par un individu permet de tirer un bilan de ses performances écologiques. Celles-ci ne peuvent donc être calculées qu’à l’aide d’écobilans individuels. […]

Se réapproprier nos limites

Les considérations qui précèdent visaient à étayer la thèse suivante : la richesse accumulée depuis le début de l’industrialisation repose presque exclusivement sur une entreprise de pillage écologique. Le mythe du progrès par l’efficience ou le génie créateur de l’homme, qui voudrait que notre richesse ne représente que le « juste retour » de nos efforts, est abscons. Science et technique peuvent avoir marqué notre développement de façon décisive ; mais un examen plus attentif montre que ce « progrès » se résume à la mise au point d’un levier nous permettant d’obtenir toujours plus grâce à un effort physique minimal. Ce déséquilibre croissant aboutit à une triple illimitation de nos exigences matérielles : déconnectées de nos capacités physiques, grâce à une armée d’esclaves énergétiques, déconnectées des ressources locales, via des chaînes de valeur mondialisées, et déconnectées des possibilités du temps présent, par le biais de l’endettement.

Il s’agirait donc d’envisager un retour à une « mesure humaine » – ainsi s’exprimaient Leopold Kohr et Ernst Friedrich Schumacher en leur temps – compris comme la réappropriation de ces limites corporelles, géographiques et temporelles. Tout de suite surgit la question des limites matérielles au sein desquelles un individu peut s’épanouir de façon responsable. Le critère logique pour juger du caractère généralisable d’un mode de vie, physiquement et temporellement, rappelle l’impératif catégorique d’Emmanuel Kant : chaque personne disposerait d’un quota moyen de ressources écologiques tel que si toutes les autres personnes se comportaient de même, la capacité de renouvellement des ressources sur Terre n’en soit pas affectée. Si contestable que soit cette vision de la justice, toutes les alternatives paraissent encore plus difficiles à défendre, et surtout à proposer aux habitants de l’Asie, de l’Afrique ou de l’Amérique du Sud. Appliquée à la protection du climat, cette approche aboutit à une quantité de CO2 d’environ 2,7 tonnes par personne et par an, selon le Conseil scientifique pour les changements environnementaux globaux du gouvernement fédéral allemand. Ainsi, et seulement ainsi, l’objectif de limiter le réchauffement climatique à 2 degrés depuis le début de l’ère industrielle pourrait être atteint, s’il peut encore l’être. […]

Renouer avec cette mesure humaine en réponse à l’illimitation signifie alors revenir à une forme de sédentarité. Car un budget de 2,7 tonnes de CO2 ne laisse pas une marge immense. Nos habitudes de mobilité mondialisée sont aussi peu compatibles avec ce budget que les objets dont la production épuise les ressources et les terres lointaines.

Il s’agit de ré-encastrer le système économique dans l’écosphère, non seulement en diminuant la distance entre production et consommation, mais en adoptant des technologies de moindre portée. Schumacher et Kohr ont proposé le concept de « technologies intermédiaires ». Ivan Illich parlait, dans un esprit très proche, d’« outils conviviaux » (La Convivialité, 1973). Pour simplifier, il s’agit d’auxiliaires techniques capables de démultiplier la productivité du travail humain sans le remplacer. Un vélo, une machine à coudre à pédalier, des techniques d’agriculture biologique, une canne à pêche, une tondeuse manuelle, des emballages réutilisables, un bateau à voiles, des objets réparables en bois et en métal : voici quelques exemples de technologies qui accomplissent beaucoup sans nécessiter un apport massif d’énergie, d’espace ou de capital naturel. Bien sûr, les produits industriels et les moyens de transports conventionnels garderaient leur utilité mais seulement comme compléments parcimonieux, en quantité nettement réduite donc, au sein des limites matérielles évoquées. […]

Que peut la politique ?  La question de l’éducation

Mettre fin à la scandaleuse jungle de subventions publiques aux secteurs les plus polluants – construction, transport, industrie, agriculture, etc. – permettra de limiter du même coup les atteintes à l’environnement et l’endettement public. Et ces économies pourront aider à compenser la perte de revenus de l’État suite au démantèlement industriel, puisque celui-ci doit pouvoir continuer d’assurer son rôle dans les domaines essentiels du social, de la santé et de l’éducation. Ces subventions sont en réalité des tentatives désespérées pour tenir à bout de bras une machine à croissance qui autrement vacillerait. Avant d’appuyer sur le frein, une politique de post-croissance devra donc lever le pied de l’accélérateur. Régulièrement discutée, la solution d’une « péréquation », comme celle de 1952 dans l’Allemagne d’après-guerre, mettant à contribution les riches créanciers et épargnants, devra pouvoir venir à bout de l’endettement, et ce, sans croissance supplémentaire. […]

Le secteur de l’éducation et de la formation sera aussi bouleversé et adapté aux conditions d’une économie de post-croissance. Dans de très nombreuses familles, et plus généralement dans toutes les institutions d’éducation, on dresse les jeunes gens à des pratiques plus désastreuses écologiquement que tout ce que les générations précédentes ont pu se permettre. Le risque de déception et de violence croît du même coup : que se passera-t-il si cette existence baignée dans l’optimisme techno-progressiste connaît un coup d’arrêt ? Comment réagira cette armée de gamins hédonistes, nourris de connaissances abstraites, qui n’ont pour tout art de vie  que la compatibilité avec leur iPhone et l’illimitation globale ? L’accent devra être porté sur l’acquisition de compétences manuelles plutôt que théoriques et sur l’apprentissage de la sédentarité. Il faut donner aux enfants et adolescents les outils pour vivre une existence responsable au sein de certaines limites écologiques. Le développement durable doit devenir une matière obligatoire, axée sur « l’approche par le sujet » abordée plus haut. […]

Aucun régime démocratiquement élu ne pousse à un changement social, car il encourrait alors trop de risques. C’est toujours le changement social qui précède et amène une évolution politique. Ne faisons donc pas l’erreur de déléguer les transformations nécessaires à la politique ou à la technique. Nos décideurs politiques se sentiront encouragés à un tel programme lorsque nous leur enverrons suffisamment de signaux crédibles, leur signifiant ainsi que nous sommes prêts à supporter le changement. […]

Simplicité et bonheur (conclusion)

[…] La post-croissance n’engage pas à des actions supplémentaires, elle nous invite au renoncement inventif.

Nous sommes tellement focalisés sur les solutions qui consistent à ajouter des nouvelles choses au monde que nous délaissons un fait tout simple : la réduction et la sobriété dans l’action ont le charme de se passer de capital, d’innovations et de réforme politique. Elles ne présupposent rien et ne coûtent rien – mieux encore, elles nous font économiser de l’argent. L’avion le moins cher et le plus écologique est encore celui qu’on ne prend pas ; et ceci vaut tout autant pour les smartphones, les écrans plats, les maisons, les autoroutes et les subventions agricoles. Le plus pur délaissement est disponible partout, sans contrepartie et sans délai. En définitive, c’est peut-être la simplicité même de cette stratégie qui pose problème. Des mesures qui ne coûtent rien, ne sont pas innovantes, n’ont pas de cadres légaux spécifiques et pour l’application desquelles aucun diplôme universitaire n’est requis ne peuvent qu’apparaître suspectes. Elles ébranlent une vision du monde qui n’admet comme solution légitime que le progrès et la quête de libertés, qui ne répond à l’illimitation qu’en franchissant de nouvelles limites. […]

Une existence libérée du superflu, avec un job de 20 heures par semaine complété de diverses pratiques de subsistance, peut-elle nous rendre heureux, assez heureux pour que nous empruntions cette voie dès maintenant ? On sait que la définition du bonheur est une affaire personnelle, qu’elle se nourrit des attentes subjectives et des sensibilités présentes autour de soi. Cette réserve faite, voici néanmoins quelques raisons de répondre par l’affirmative à cette question :

  •  En déposant le fardeau de la mondialisation qui fait de nous ses marionnettes insatiables, nous nous libérons de la peur d’un avenir de plus en plus incertain. Avoir besoin de moins, obtenir le maximum par soi-même et en collaboration avec d’autres est une preuve de vigueur et de souveraineté économique.
  •  Le flot d’incitations qui nous arrive par toutes les voies de communication s’atténue dans un monde plus simple et plus transparent. À une superficialité fade nous substituons un plaisir concentré et vrai.
  • La subsistance moderne donne lieu à des réussites et un sentiment d’influence personnelle, notamment à travers la production individuelle, la rénovation d’objets et l’art. Nos propres réalisations, perceptibles comme telles, se distinguent des produits standardisés et éphémères de la division du travail.
  • Acheter moins et s’organiser, échanger, consommer et produire ensemble signifie ré-encastrer l’économique dans le social. Confiance et cohésion sociales gagnent sur l’isolement. En réhabilitant les tâches manuelles et simples, nous intégrons et rendons leur dignité à ceux qui, par manque d’argent, d’éducation ou de capacités de communication, sont tenus à l’écart du système compétitif actuel.
  • Les inégalités extrêmes que nous connaissons aujourd’hui sont une conséquence logique de l’approvisionnement mondialisé, car seuls les revenus mondialisés sont multipliables à l’infini. Si la richesse circulait davantage sans argent et reposait sur la créativité personnelle, de tels fossés de revenus et de patrimoines seraient nivelés. Or, on le sait depuis longtemps, les injustices dans la distribution des richesses gâtent les perspectives de bonheur.

schema-postcroissance

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s