John Ruskin ou la passion de la nature

« J’ai eu un plaisir — aussi jeune que je puisse me rappeler et qui a continué jusqu’à mes dix-huit ou vingt ans, — infiniment plus grand qu’aucun que j’ai pu trouver en quoi que ce soit, un plaisir comparable pour l’intensité seulement à la joie d’un amant qui se trouve auprès d’une noble et douce maîtresse, mais non plus explicable, ni plus définissable que le sentiment de l’amour lui-même… Je ne pensais jamais à la Nature comme à une œuvre de Dieu, mais comme à un fait séparé de son existence séparée…Ce sentiment était, selon sa force, inconciliable avec tout mauvais sentiment, tout dépit, toute angoisse, convoitise, mécontentement et toute autre passion haineuse, mais il s’associait profondément avec toute tristesse, toute joie et affection justes et nobles…

Quoiqu’aucun sentiment expressément religieux ne fût mélangé avec celui-là, il y avait une perception continuelle de sainteté dans l’ensemble de la Nature, — depuis la plus petite chose jusqu’à la plus vaste, — une terreur sacrée, instinctive mêlée de plaisir, — un indéfinissable tressaillement tel que nous l’imaginons quelquefois pour indiquer la présence d’un esprit dépouillé de sa chair… Je ne pouvais éprouver cela parfaitement que lorsque j’étais seul, — et alors cela me faisait souvent frissonner des pieds à la tête avec la joie et la crainte de ce sentiment, lorsqu’après avoir été un certain temps loin des montagnes, je venais à la berge d’un torrent où l’eau brune tourbillonnait parmi les cailloux, ou quand je voyais la première ondulation d’un lointain contre le soleil couchant, ou le premier mur bas, brisé, moussu de la montagne…

Ce sentiment ne peut être décrit par aucun de ceux qui l’ont ressenti. Le mot de Wordsworth : cela me hantait comme une passion, n’est pas une bonne définition, car c’est une passion. Le point est de définir comment cela diffère des autres passions. Quelle sorte de sentiment humain, superlativement humain, est le sentiment qui aime une pierre pour la pierre elle-même et un nuage pour le nuage ? Un singe aimera un singe pour lui-même et une noix pour son fruit, mais non une pierre pour une pierre. Pour moi les pierres m’ont toujours été du pain… »

John Ruskin, Les peintres modernes (1860), cité dans Proust / Ruskin, La Bible d’Amiens, Sésame et les Lys et autres textes, pp. 735-736, Ed. Bouquins, 2015 & https://fr.wikisource.org/wiki/Ruskin_et_la_religion_de_la_beaut%C3%A9/Partie_1/Chapitre_1

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