Le monde médite (1)

« C’est la seule voie », répétait Chögyam Trungpa, un des introducteurs du bouddhisme en Occident dans les années 1970. Depuis quelque temps (j’assume volontiers le flou de cette formulation), une douce vague de méditation semble atteindre à nouveau nos rivages. Est-ce votre serviteur qui aurait atteint l’âge contemplatif ? Qui n’a personne autour de soi pour lui souffler les bienfaits de cette pratique ?..

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Pour la Science de février 2015, adaptation du ‘Scientific American’

Il faut dire que depuis une vingtaine d’années, la méditation fait l’objet de très nombreux programmes de recherches scientifiques à travers le monde. Leurs résultats sont devenus cumulables, comparables, et la pratique, longtemps cantonnée à la sphère de la spiritualité et du New Age, gagne de ce fait en visibilité et reconnaissance publique. Aux Etats-Unis, les techniques dites de « mindfulness », ou « pleine conscience », ont déjà été introduites dans des centaines de centres de soins pour traiter les patients sujets au stress ou a la dépression. Ce qu’on appelle désormais le « Mindfulness Movement » déborde largement le cadre clinique puisque des séances de méditation sont proposées aux employés et managers de grandes entreprises, aux enseignants, aux prisonniers, aux sportifs… Pour le meilleur et pour le pire, la méditation y fait figure de nouvelle panacée universelle. Christophe André, psychiatre à l’hôpital Saint-Anne et auteur d’excellents livres de vulgarisation en psychologie (1), est un des représentants les plus emblématiques de cette école laïque en France. Son livre Méditer jour après jour est un best-seller (250000 exemplaires d’après le bandeau), et le CD accompagnant les méditations se pirate allègrement chez les soldats du petit coussin.

Le temps semble venu d’une petite mise au point, en toute subjectivité. Commençons sur le « sol dur » des sciences. Que nous apprennent ces recherches ?

Ce que dit la science

Le magazine ‘Pour la Science’ consacrait sa « une » de février à la méditation et ses effets sur le cerveau. On y voyait Matthieu Ricard, icône bouddhiste nationale, se prêter à l’expérience et poser crâne, visage et nuque couverts d’affreuses électrodes dans un appareil d’Irm. Lui et deux neurobiologistes cosignaient le dossier. Résumer cet article est un exercice délicat, car les études citées varient selon le type de méditation adopté, la méthodologie et l’objectif visé, le cadre expérimental ou clinique. Quand même, plusieurs conclusions importantes se dessinent. Sauf mention contraire, la plupart concernent l’entraînement à la méditation de pleine conscience – la fameuse mindfulness – où « le méditant prend mentalement note de tout ce qu’il voit ou entend, de ses sensations corporelles et de son discours intérieur. Il reste conscient de ce qui se passe sans se préoccuper d’aucune perception ou pensée isolée, en revenant à cette concentration détachée chaque fois que son esprit vagabonde. » C’est ce mouvement de va-et-vient de l’attention glissant vers l’imaginaire, puis de l’imaginaire à l’attention, qui est largement constitutif de la méditation (je reviens un peu plus loin sur ces techniques).

Voici cinq orientations de la recherche mises en avant dans le magazine :

  • La pratique régulière intensive de la méditation augmenterait les performances de vigilance et de concentration. Dans une étude de 2007, le groupe des méditants entraînés se montre capables de mieux détecter des stimuli rapprochés, comme la projection de deux nombres se succédant à un intervalle de moins d’une demi-seconde. D’autres tests du même centre de recherches, à l’université du Wisconsin, a testé les pratiquants de la méditation par « attention focalisée », où le méditant concentre son attention sur la respiration. Il s’agissait ensuite de repérer les sons plus aigus dans une suite de sons entendus au casque. Les méditants montraient alors une capacité accrue de vigilance, par rapport au groupe témoin ; de plus, une moindre variation d’activité cérébrale suggère qu’ils se laissaient « moins absorbés par des distractions pendant la tâche ». De bonnes « performances » qu’il faut rapporter dans tous les cas à la somme d’efforts qui les préparent : dans ces deux études, les méditants revenaient d’une retraite de trois mois, composés « d’exercices intensifs pendant au moins huit heures par jour ». D’autres motivations sont de toute évidence entrées en jeu pour les méditants.
  • Un autre panel d’études démontre les effets positifs de la pratique de la méditation sur les émotions telles que la douleur, le stress, ou des états tels que la dépression. Le même centre américain a ainsi montré que les méditants experts exposés à des stimulus douloureux sont moins affectés que le groupe témoin. Plus précisément, la douleur reste aussi intense au moment de son apparition, mais elle suscite moins d’anxiété et s’atténue plus rapidement ; des résultats recoupés par l’imagerie cérébrale. La méditation pourrait également diminuer les réactions physiologiques au stress social, lorsque le sujet doit parler en public ou procéder à un calcul mental face à un jury sévère, par exemple. Cependant les recherches actuellement les plus prometteuses concernent l’utilisation de la méditation comme traitement préventif des patients dépressifs. La dernière étude sur ce thème vient d’être médiatisée. 424 patients ayant souffert par le passé d’au moins trois importants épisodes dépressifs ont été traités soit par méditation soit par antidépresseurs, sans que les évaluateurs sachent lesquels avaient suivi quel traitement afin d’éviter tout biais dans l’analyse des résultats. Au terme d’un suivi de plus de deux ans, l’entraînement de pleine conscience s’est révélé aussi efficace qu’un médicament pour éviter ou retarder les rechutes. Cette étude est en fait l’aboutissement d’une série de travaux menés depuis le début des années 2000 à Oxford : inspirés par les recherches pionnières de Jon Kabat-Zinn (j’y reviens), les professeurs John Teasdale et Zindel Segal y ont développé la Mindfulness-Based Cognitive Therapy. Christophe André, en France, également spécialisé dans la prévention des rechutes, a introduit cette méthode dans son service à Saint-Anne et fait état de résultats encourageants, comme il l’explique dans cette conférence à l’Union Bouddhiste de France. La méditation s’impose peu à peu comme alternative crédible aux antidépresseurs.
  • Le troisième type de recherches porte sur un type spécifique de méditation : celle qui cultive des sentiments de bonté bienveillante et de compassion envers les autres. Dans les enseignements bouddhiques, la notion sanskrite de « karuna », amour agissant, est distinguée de l’empathie, c’est-à-dire l’identification avec les souffrances d’une autre personne. La science a cherché à dégager la spécificité et les bénéfices de ce type de méditation. Matthieu Ricard, qui faisait partie de l’équipe de recherches de Tania Singer à Leipzig, confiait son propre étonnement à Pour la Science : « J’ai longtemps pensé que ma participation à ces travaux ne changeait rien à ma pratique. Puis nous avons tenté de distinguer des états de conscience qui pourraient sembler proches, tels que l’empathie, l’amour altruiste et la compassion. Lorsque j’ai essayé de méditer séparément sur ces divers états, j’ai réalisé à quel point ils étaient différents. » Une étude de 2012 comparait deux groupes de 30 volontaires : au premier, il avait été demandé de méditer sur l’amour et la compassion ; le second groupe suivait un protocole expérimental visant à développer leurs sentiments d’empathie envers les autres. Après une semaine de traitement, les réactions à des vidéos de personnes souffrantes ont variés : émotions plus positives et bienveillantes pour le premier groupe, empathie et chaîne d’émotions négatives pour le second, jusqu’à la détresse et la perte de contrôle. L’exercice de méditation compassionnelle a ensuite contrebalancé les effets négatifs de l’empathie chez les membres du second groupe. Ce type de recherches fournit des clés pour comprendre, et peut-être traiter « l’épuisement émotionnel », le burn-out spécifique des personnels de santé qui tendent à porter le poids des souffrances de leurs patients. La méditation n’apparaît alors plus seulement comme une pratique tournée vers l’individu mais également vers les autres, la société. C’est une dimension importante de la pratique qui renoue là avec ses racines bouddhistes.
  • Si l’on se cible maintenant les résultats physiologiques, beaucoup d’études convergent vers l’idée que la pratique intensive de la méditation modifie les structures neuronales, qu’elle « gonfle » les zones du cerveau activées dans l’acte de méditation. Celle-ci, par exemple, réalisée à Harvard aux USA, suggère que la pratique pourrait ralentir l’amincissement cellulaire de l’insula et du cortex préfrontal, zones impliquées dans le traitement de l’attention et des informations perceptuelles. Comme il était rappelé, ces travaux coïncident avec d’autres qui mettent en évidence la plasticité du cerveau adulte, susceptible d’être « profondément modifié par l’expérience vécue. » Les analogies peuvent être faites avec les musiciens : « chez un violoniste, une région cérébrale qui contrôle le mouvement des doigts s’agrandit progressivement à mesure qu’il apprend à jouer de son instrument. »
  • Une dernière série d’études tend à montrer comment la pratique de la méditation peut transformer non seulement le cerveau, mais aussi le corps, c’est-à-dire influencer les réactions à l’intérieur des cellules. Traités rapidement dans le dossier de Pour la Science, ces travaux comptent parmi les plus fascinants. Le phénomène du stress, psychosomatique par excellence, affaiblit le système immunitaire : une thérapie de pleine conscience a montré son efficacité pour freiner le développement de virus comme celui du sida sur des patients séropositifs touchés par le stress. Récemment une équipe basée à Barcelone a montré qu’une journée de pleine conscience, par des méditants expérimentés, influe sur les enzymes régulant la lecture du génome et diminue l’expression des gènes responsables des inflammations. Les travaux du centre Shamatha, en Californie, autre institut entièrement dédié à l’étude de la méditation, explorent les effets de cette pratique sur le vieillissement des cellules grâce à la mesure de certaines enzymes.

Les chercheurs dans les pas du Bouddha

Avant d’aller plus loin, on peut s’interroger sur la nature des liens entre le bouddhisme et ces « contemplative studies » en plein essor. Ils sont étonnamment étroits, certains diraient incestueux. Rationalistes à tous crins, il faudra passer votre chemin ou déposer l’armure : dans ce cas exceptionnel science et religion ont avancé main dans la main.

Le Daïla-Lama a poussé au développement des sciences de la méditation

Le Daïla-Lama, cofondateur de l’institut Mind and Life, a poussé à l’étude scientifique de la méditation. Ici à Milan en 2007.

On peut pour le comprendre remonter aux origines du Mindfulness movement, dont le succès et les dévoiements dans la société américaine font aujourd’hui polémique (2). A la fin des années 1970, un jeune chercheur en biologie moléculaire, étudiant bouddhiste par ailleurs, est frappé d’illumination. Le pionnier Jon Kabat-Zinn a l’idée que la méditation vipashyana qu’il pratique depuis des années pourrait, débarrassée de ses concepts et attributs religieux, rendre d’énormes services à certains patients en souffrance parfaitement laïques, et plus généralement à une société occidentale minée par le stress. Il s’agissait d’intégrer les techniques de méditation telles qu’enseignées dans le Canon pali dans des schèmes modernes, compréhensibles par l’Américain moyen et acceptables par des collègues scientifiques a priori sceptiques. Pour transcrire le pali sati (sanskrit smṛti), qualifiant l’état de concentration du méditant, le terme mindfulness avait déjà été introduit par les orientalistes anglais dès la fin du 19e siècle, et désigné comme le coeur de la méditation bouddhiste. Kabat-Zinn, dont on peut lire un entretien ici, choisit de le définir a minima comme le fait de « focaliser volontairement son attention sur le moment présent en s’abstenant de tout jugement de valeur ». Habité par cette mission, il parvient à convaincre le département de médecine de son université, l’uMass au Massachussetts, de proposer un programme de 10 semaines d’entraînement méditatif et de yoga à de patients atteints de douleurs chroniques auxquels des méthodes habituelles, drogues ou chirurgie, n’avaient pu apporter aucun réconfort. Malgré l’absence de groupe témoin, l’expérience relatée dans cet article se révèle un succès dans un environnement largement incrédule. Le Mindfulness Based Stress Reduction Program (MBSR) devait rester le modèle de toutes ses variantes contemporaines, celle destinée à lutter contre la dépression notamment.

Manifestement, que ce soit à travers la méditation par attention focalisée, la pleine conscience, la méditation de compassion ou encore la méditation dite transcendantale, ce sont bien les techniques issues du bouddhisme zen et tibétain (d’un maître yogi indien pour ce dernier cas) qui continuent d’irriguer ces recherches et sont souvent reconnues comme bénéfiques, fût-ce sous étiquette laïque. On pourrait dire que les chercheurs et médecins, eux-mêmes généralement pratiquants de la pleine conscience, innovent dans les formes de thérapie et ses « usages » – la méditation est aujourd’hui proposée aux malades du cancer, de psoriasis, de Parkinson, aux diabétiques, aux porteurs d’organes transplantés, aux hyperactifs, aux autistes… – mais pas dans les principes de base (3).

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La thème de la méditation émerge dans les médias français. Un magazine de l’été 2014

Du côté des enseignements et institutions du bouddhisme, rien ne s’opposait à cette rencontre, au contraire. Le bouddhisme, rappelons-le, est une religion non théiste où l’idée de « coproduction conditionnée », ce réseau de phénomènes qui se détruisent et s’engendrent en permanence, permet de se passer d’un dieu créateur. Nul dogme à surmonter, donc, mais une vaste « science de l’esprit » à disposition, assez lointaine pour se prêter à des reformulations modernes, assez riche pour inspirer indéfiniment ses explorateurs en blouse blanche. La personnalité de Tenzin Gyatso, 14e Dalaï-Lama a joué un rôle décisif dans le développement des sciences de la Mindfulness, lui qui se voyait ingénieur dans une autre vie, et a donné son feu vert à l’arrivée des électrodes dans les monastères de l’Himalaya dans les années 1980. Les chercheurs entretiennent des liens étroits avec les institutions religieuses, comme Davidson qui raconte comment les encouragements de Sa Sainteté ont été le point de départ de ses recherches.

La collaboration entre bouddhisme et sciences s’accomplit notamment au sein du Mind and Life Institute, cofondé par le Dalaï-lama, le neurobiologiste Francisco Varela et l’avocat Adam Engle en 1987. L’association, dédiée à la « compréhension scientifique de l’esprit comme moyen de réduire la souffrance humaine et de promouvoir l’épanouissement humain »,  possède son propre système d’aide à la recherche mettant l’accent sur l’interdisciplinarité. Tous les deux ans, un « symposium » international réunit des disciplines aussi variées que la psychologie, neurobiologie, les sciences cognitives, l’écologie, l’économie ou la philosophie. Le Mind and Life Institute a aussi son université d’été annuelle où pendant une semaine, une centaine de jeunes chercheurs et bouddhistes explorent un sujet défini et se quittent après avoir passé une journée en silence. On peut avancer que la médiation d’une religion joue dans ce cas un rôle positif pour la recherche – une recherche largement tournée vers la société. Dans leur hyperspécialisation, les disciplines peuvent avoir tendance à refermer stérilement sur leur propre domaine (je connais un peu ça avec la philosophie et l’économie). L’espace scientifiquement neutre du bouddhisme ménage les rencontres entre les chercheurs et les perspectives : par exemple autour de la question du « care » et de la compassion dans l’éducation.

La suite ici 🙂

(1) Je signale ceux que j’ai lus : Comment gérer les personnalités difficilesPsychologies de la peur. En savoir plus : http://christopheandre.com/WP/

(2) Sur l’histoire de la Mindfulness et les controverses, à la fois scientifiques et morales, dont elle est l’objet, je dois beaucoup à cette excellente enquête. Mary Sykes Wylie retrace son histoire depuis la première étude de Kabat-Zinn en 1982, au « déluge de méditation qui s’abat sur le pays » dans les années 2000. « Aujourd’hui même les soldats qui apprennent à se servir d’un fusil M16 suivent des entraînements de méditation pour synchroniser leur respiration avec le mouvement du doigt sur la détente », écrit l’auteure. Les diverses formes de récupérations de la mindfulness, parfois en contradiction avec l’éthique bouddhiste, ont conduit à des réactions comme cet article, paru dans le Washington Post en 2013.

(3) Je dois cette énumération des usages de la méditation à l’article de Mary Sykes Wylie. On peut remarquer que ces recherches soulèvent non seulement des problèmes méthodologiques (la pratique n’étant efficace qu’à long terme, il faut définir scrupuleusement les objectifs visés et les conditions de sa « réussite »…), mais philosophiques, liés à la matière subjective qui est étudiée. Comment proposer de stabiliser son esprit, de fixer l’attention de la conscience, sans concepts préalables de l’esprit ou de la conscience ? Avec tout leur appareil technique moderne, les sciences cognitives sont loin de dominer ces notions pourtant fondamentales pour tout un chacun. L’état neuronal du méditant, les effets de la méditation, pourraient offrir une espèce de chemin de traverse commode (et légitime) pour aborder ces questions ardues.

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Une réflexion sur “Le monde médite (1)

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