L’idéal de nature à travers les âges

Je suis en train de lire un livre formidable… en allemand : Natur und Macht, de Joachim Radkau (2000) : une histoire mondiale de l’environnement. Je traduis ici quelques pages consacrées à « la mystérieuse force de régénérescence de l’idéal naturel ». Radkau voit dans la « biophilie innée » de l’humanité une base anthropologique de l’histoire environnementale ; on pourrait aussi y voir un fondement (bien sûr insuffisant) pour l’écologie politique. Le livre est disponible en anglais : Nature and Power, a Global History of the Environment, Cambridge University Press, 2008.

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PEUT-ON se fier, pour comprendre des époques révolues, aux conceptions de la « nature » qui prévalaient alors ? Tout de suite on rencontre l’idée selon laquelle ce que nous comprenons sous ce terme serait une construction moderne ; l’idée que les anciens concepts de nature n’auraient rien à voir avec notre « environnement ». En 1962, dans un célèbre essai sur l’esthétique de la nature (1), le philosophe Joachim Ritter soutient que « la nature comme paysage » a pour condition « la liberté des sociétés modernes ». Mais cette thèse est typique de l’illusion d’optique qui résulte d’un rétrécissement du regard sur la modernité.

Un coup d’œil sur les fresques de Pompéi suffit à rappeler combien le ravissement lié à la nature foisonnante, aux fleurs et au chant des oiseaux, est ancien. Hildegarde de Bingen croyait en l’existence d’une « force verte » (viriditas), qui animerait les plantes et les fleurs comme les hommes et les bêtes. Beaucoup d’éléments plaident pour l’existence d’une forme de « biophilie » innée à l’humanité. L’histoire environnementale possède son socle anthropologique.

Des écolos avant l’heure
Déjà le mot grec pour nature, « physis », vient de « croître ». Certes, son évolution sémantique ne conduit pas vers la nature sauvage, mais plutôt vers l’essence des choses, l’ordre rationnel et l’abstraction (…) Pourtant, le concept de nature revient aussi sans cesse à son sens étymologique, au monde de la croissance et de la fertilité luxuriante. Même dans les réflexions et les débats sur la « nature », il y a des constantes remarquables. Le disciple d’Aristote Théophraste met en doute la conception théologique de son maître : il ne voit pas de raison d’affirmer que la nature soit à disposition de l’homme. La controverse sur l’anthropocentrisme remonte au moins au quatrième siècle avant notre ère ! Sénèque, qui voit dans la nature une mère protectrice, accuse les riches de détruire le paysage : « Jusqu’à quand n’y aura-t-il point de lac sur lequel le faîte de vos villas ne s’élève ? » (2) On se croirait au 20e siècle, sur les rives du lac de Starnberg – on voit encore que la modernité des problèmes contemporains ne doit pas être surestimée. (…) Au 4e siècle de notre ère, en Chine, le philosophe anarchiste Pao Ching-Yen tempête contre les comportements qui présupposent que la nature n’existe que pour l’homme. « Que l’on écorce ce cannelier, que l’on gemme ce pin, n’est pas de l’intérêt de ces arbres ; que l’on déplume ce faisan, que l’on déchiquette ce martin-pêcheur, n’est pas le souhait de ces oiseaux… Le germe de la ruse et de la tromperie est dans l’action contre la nature, fondée sur la violence. » On reconnaît là un des principes du mouvement écologiste moderne, qui veut que la violence dirigée contre la nature extérieure engendre une violence contre la nature humaine. (…)

Etant associée à la fertilité, la nature se dote aussi très tôt de significations érotiques et sexuelles. Au 12e siècle, le scolastique Alain de Lille imagine la déesse Natura, dans un décor de jardin et de forêts, protester contre la sodomie qui empêche la reproduction. A travers la figure de Natura, explique le philologue Ernst Robert Curtius, se déverse « comme par les portes d’une écluse » le « culte antique de la fertilité » dans les spéculations de l’occident chrétien. « Nature » ne désigne pas seulement une allégorie féminine, mais aussi un mode de vie où l’on se sent particulièrement bien dans sa peau : « Tout s’incorpore et se vit mieux, qui est naturel », enseignait au 16e siècle le pasteur et réformateur luthérien Johann Mathesius. L’expérience du bonheur lié au relâchement des contraintes, à la libération des besoins du corps et de l’âme, est ancienne. On est ainsi conduit de la nature intérieure à l’extérieure. La botanique commença d’abord comme médecine. (…)

« Nature » : une unité derrière le chaos apparent
Pour la plupart des théoriciens, l’histoire du concept de nature semble incroyablement contradictoire et floue, et cette confusion croît encore avec la modernité. La nature comme personne, la nature comme entité sauvage ou comme éducatrice, la nature indomptable ou bienveillante, l’affreuse nature : comment s’y retrouver dans un tel maquis ? On peut bien sûr distinguer sans peine la nature comme norme et comme catégorie philosophique. Ce qui reste énigmatique pourtant, c’est que cet idéal n’est jamais liquidé ; c’est qu’au milieu de ce joyeux désordre, le concept de nature réapparaît toujours, renouant avec ses sens premiers. Ce fait ne semble jamais avoir encore été apprécié à sa juste valeur. Conservée à travers les millénaires, la notion doit bien posséder quelque sens vital, symbolique ou pratique.

L’erreur capitale, commise sous l’influence des philosophes, a sans doute été de prendre « la nature » comme un concept. En vérité, il s’agissait d’autre chose. Norbert Elias voyait dans ce mot « un symbole représentant une synthèse à très haut niveau » – la synthèse d’une longue expérience et réflexion collectives ; une abstraction, en un sens, mais une abstraction qui se concrétise selon des modes toujours nouveaux, et qui fait ses preuves dans la pratique en tant qu’instrument d’orientation. C’est certainement de ce côté qu’il faut chercher la clé de l’énigme. Comment qualifier ce fonds d’expérience auquel le mot nature fait référence ? C’est l’expérience que notre bien-être va de pair avec l’épanouissement du monde animal et végétal, avec la limpidité de sources bouillonnantes et inépuisables ; c’est aussi le pressentiment que tout cela est mû par des règles déterminées que l’humanité n’a pas le droit d’enfreindre volontairement. (…)

Que le cercle de représentations autour de la nature se soit montré toujours utile, et même vital, s’explique probablement par une raison simple : l’homme est un organisme biologique et, comme tel, il dépend des mêmes lois que les autres. L’homme aussi flétrit sans eau, dépérit sans plantes et animaux, s’étiole sans lumière, disparaît sans sexe. La « nature » n’est donc pas une pure création discursive, mais, en dernière analyse, un produit de l’essence animale de l’homme. Vouloir mettre hors-jeu cette nature biologique de l’homme en tant que fondement de l’histoire humaine est aussi absurde que de nier l’unité inséparable du corps et de l’esprit. Et c’est en tant que pôle opposé des ordres et contraintes artificiels inventés par l’homme, que la « nature » démontre le mieux sa vitalité.

(1) Landschaft. Zur Funktion des Ästhetischen in der modernen Gesellschaft. En français : Paysage : fonction de l’esthétique dans la société moderne, 1997.
(2) Lettre à Lucilius n°89

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